L’épée seule de Joachim Meyer, Partie 1 : Introduction

L’épée à une main est l’arme du XVIe siècle. Elle apparaît au début de ce siècle et est utilisée dans la plupart des pays de l’époque. C’est l’arme commune des bourgeois des villes, qui la portent au côté de façon quasi-systématique, car elle fait partie du costume civil.

Cette arme est également le reflet des avancées technologiques de l’époque : nombre de traités qui lui sont dédiés sont des livres imprimés, ce qui en a permis une distribution plus large que pour les armes plus anciennes, dont le support était souvent manuscrit. Il y a de plus des endroits où l’épée de côté est une arme nouvelle. Certains auteurs cherchent donc à intégrer cette pratique inédite à une tradition déjà existante, ce qui est le cas de Joachim Meyer avec l’art du combat de Liechtenauer.

Il n’existe cependant que peu de ressources en français sur l’épée seule de Joachim Meyer. Je vous propose donc une série d’articles sur cette thématique. Vous y trouverez des passages de textes traduits, les illustrations du livre, mais aussi des vidéos d’interprétation des pièces ainsi que des commentaires en explicitant le contenu et les principes.

A propos des traductions que vous trouverez ici : la plupart des passages traduits sont de l’auteur de ces articles, sauf les passages tirés de la partie sur le dussack et de l’épée longue, qui proviennent de la traduction de P-A Chaize ainsi que du site Le Caroussel des AMHE. Pour le reste des textes, la traduction est personnelle. Celle-ci est d’ailleurs souvent plus littéraire que littérale, afin de coller au maximum au texte tout en restant facile à lire en français. Ce choix est dû au style de Joachim Meyer, qui est assez lourd et contient beaucoup de redondances. La langue employée, avec son vocabulaire et sa grammaire, nécessite également plus qu’une simple traduction mot à mot pour être pleinement intelligible en français. C’est pour ces raisons que les traductions concerneront essentiellement les pièces d’escrime plutôt que les discours périphériques.

En attendant qu’une traduction plus complète soit réalisée en français, l’ouvrage de référence est The Art of Fencing par Jeffrey L. Forgeng dont vous pourrez trouver une bonne critique sur le site du Caroussel des AMHE.

Présentation du Discours détaillé sur l’art du combat et du manuscrit de Lundt

Joachim Meyer est un coutelier strasbourgeois, originaire de Suisse, qui a vécu au milieu du XVIe siècle (1535-1571). Il est à l’origine de trois ouvrages sur l’escrime, deux manuscrits et un imprimé. L’un de ses manuscrits, le manuscrit de Rostock, est une compilation d’anciens textes d’escrime liés à la tradition de Johannes Liechtenaueur, figure mythologique de l’escrime allemande de la fin du Moyen Age. Le second manuscrit est un ouvrage dédié à un de ses anciens élèves, Otto Graf von Sulms, Minzenberg und Sonnenwaldt. Il y traite de trois armes : l’épée longue, le dussack et l’épée seule, appelée « Rapier ». Ce manuscrit va servir de travail préparatoire à son livre imprimé, qui sera son œuvre majeure.

Publié en 1570, le Discours détaillé sur l’art du combat est un ouvrage monumental, décrivant l’usage des armes maniées par les bourgeois dans les salles d’armes et autres démonstrations publiques. L’auteur présente ainsi l’épée longue, le dussack, la « Rapier », la dague et la lutte, ainsi que les armes d’hast que sont le bâton, la hallebarde et la pique.

Page de garde du Discours détaillé sur l’art du combat

Il y a ainsi 5 parties, regroupées en 3 livres. L’épée longue constitue à elle seule le premier livre ; les armes à une main, le dussack et la « Rapier » occupent le second livre, et le corps à corps est accolé aux armes d’hast dans le troisième livre.

Place de la « Rapier » dans les ouvrages

La « Rapier » est la troisième arme présentée dans le manuscrit de Lundt, ainsi que dans l’imprimé de 1570 et cette place n’est pas anodine. L’épée longue est l’arme pédagogique par excellence. C’est par celle-ci que Joachim Meyer démarre son enseignement de l’escrime, qui servira de base générale pour les autres armes. Cela est d’ailleurs explicitement dit dans la partie sur le dussack : « je commence le dussack, qui a les mêmes bases que l’épée longue, (qui est, rappelons-le, le fondement des principes du combat, à deux mains comme à une main). ».

Le dussack est la première arme du second livre, celui sur les armes à une main. Il y a là encore une explication à cela : le dussack est en effet « l’origine et une base de pratique pour toutes les armes utilisées à une main », ce qui inclut la « Rapier » qui sera traitée après. Cela signifie également que la « Rapier » de Joachim Meyer ne peut et ne doit se comprendre qu’après avoir un minimum étudié les armes précédentes, car elle en utilise beaucoup de principes.

Quelle est l’arme qu’utilise Meyer ?

Selon Joachim Meyer, la « Rapier » est une arme nouvelle pour les Allemands, qui jusque-là pratiquaient essentiellement le coutelas ou braquemart. Cependant cette affirmation est peut-être à nuancer : trente ans plus tôt, Paulus Hector Mair traite déjà de l’arme que les Allemands appellent « Rapier », et qui est traduite en latin par « épée espagnole pratiquée à la manière des italiens ».

Mais quelle est donc cette arme exactement ? Le nom allemand « Rapier » évoque l’arme que l’on appelle rapière, l’épée à une main d’estoc à longue lame, dont parlent les auteurs de la première partie du 17e siècle. Cependant il n’en est rien : la « Rapier » est assez différente dans sa morphologie et dans son utilisation, et avec elle on fait autant de coups de taille que d’estocs. Les traités contemporains, mais également les autres sources, la désignent simplement sous le terme « épée », tant en français, qu’en italien, qu’en espagnol ou qu’en anglais. C’est pour cela qu’à présent c’est juste le terme « épée » qui sera utilisée pour traduire le mot « Rapier ».

Les gravures et dessins permettent d’avoir une idée claire de l’arme utilisée. C’est une épée à une main, avec une lame plutôt longue et étroite (mais cependant moins qu’une rapière), de grands quillons, un anneau sur le côté extérieur de l’épée et éventuellement une branche devant les doigts. On retrouve cette typologie d’épée dans des traités contemporains, comme celui de Saint Didier, mais également dans d’autres illustrations sans lien avec l’escrime, mais toujours de la même période.

Dessins de l’épée décrite chez Meyer

Cette arme existe-t-elle réellement ? Les épées de cette époque qui nous sont parvenues sont souvent assez différentes. La plupart ont en effet une protection de pouce, une ou deux branches supplémentaires pour protéger la main et un pas d’âne, ce qui permet de saisir l’arme en passant l’index devant la garde et qui change beaucoup la prise en main. De plus, les épées varient énormément dans leur masse et la distribution de celle-ci, ce qui en rend certaines plus orientées vers les frappes et d’autres vers le jeu de pointe. A ma connaissance je n’ai pas encore vu d’épée strictement similaire à celles illustrées dans les ouvrages de Joachim Meyer, à la différence des auteurs italiens, dont on trouve plus facilement des épées proches de celles de leurs traités.

Photo de pièces de musées des années 1560/1570

Quelles sont les sources contemporaines ?

Joachim Meyer est loin d’être le seul à enseigner l’épée seule. Parmi les auteurs de son temps on peut citer :

  • Henry de Saint Dider
  • Giacomo di Grassi
  • Giovanni dall’Agocchie
  • Angelo Viggiani dal Montone

On remarquera qu’une majeure partie des auteurs contemporains de Joachim Meyer font partie de ce que l’on appelle la tradition bolonaise.

Présentation du plan des articles

La partie sur l’épée seule dans l’imprimé de 1570 se veut pédagogique. La lecture de ses différents chapitres dans l’ordre est d’une complexité croissante et suffit pour comprendre les mécanismes de l’arme. Il donne en premier lieu des généralités sur l’escrime à l’épée, puis enchaîne avec une mise en pratique de la théorie sous forme de pièces.

Cette série d’article suivra un ordre légèrement remanié par rapport à ce que présente Joachim Meyer :

3 thoughts on “L’épée seule de Joachim Meyer, Partie 1 : Introduction

  1. Pingback: L’épée seule de Joachim Meyer, Partie 2 : Divisions de l’adversaire et de l’arme | Au fil de l’épée

  2. Pingback: L’épée seule de Joachim Meyer, Partie 3 : Déplacements et Distance | Lecture & Combat

  3. Bonjour,
    Nous aimerions commencer l’étude de l’épée seule de Meyer dans notre club d’AMHE de Caen mais aucun de nous ne parle allemand assez bien pour traduire le traité de Meyer.
    Serait-il possible d’obtenir de votre part une version téléchargeable de votre suite d’article sur l’épée seule de Meyer s’il vous plait ?
    Merci
    Nous pouvons évidemment citer votre site internet et votre nom dans nos communications autour de cet atelier.

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