L’épée seule et l’épée dague de Paulus Hector Mair

L’épée seule, que l’on appelle aussi épée de côté, est une arme utilisée de la fin du XVe siècle à la fin du XVIe siècle, où elle se transforme progressivement en rapière. C’est une arme qui a été décrite dans de nombreux traitsé, dont l’école bolonaise a sûrement constitué à la majorité du corpus. C’est peut-être dans les Collectanea de Pietro del Monte, en 1509, que l’on trouve le maniement de l’épée seule couché sur le papier pour la première fois. Mais les premières œuvres majeures sont sans doute l’Opera Nova d’Antonio Manciolino et l’Opera Nova Achille Marozzo, publiés respectivement en 1531 et 1536. Beaucoup d’autres traités suivront, essentiellement italiens, un peu espagnols, un peu français mais très peu de textes allemands. Le plus remarquable à ce sujet est la partie consacrée à l’épée seule du Discours détaillé sur l’art de l’escrime de Joachim Meyer, imprimé en 1570. Cependant ce n’est pas le premier allemand à avoir écrit sur le sujet.

Dans sa gigantesque compilation De Arte Athletica, réalisée dans les années 1540, Paulus Hector Mair traite brièvement de l’épée seule, dont la traduction est disponible ici. L’arme est appelée Rapier dans le texte orignal, mais le texte latin la nomme épée espagnole. Le titre complet est d’ailleurs “le duel avec la bocle, à la manière des italiens, avec l’épée [espagnole].

Le manuscrit présente l’épée seule, l’épée dague et l’épée bocle dans un même ensemble de soixante pièces. L’épée et la bocle forment la majorité de cette section avec 40 pièces dédiées. L’épée seule et l’épée dague sont abordées en huit et dix pièces, plus deux pièces supplémentaires montrant un affrontement entre deux escrimeurs utilisant l’un une bocle, l’autre une dague dans la main gauche, et enfin comment se servir d’une cape.

Bien qu’ils soient dans la même section, on note que l’épée bocle obéit à un autre système que l’épée, seule ou accompagnée de la dague. Cela nous permet de l’exclure dans cette petite analyse.

Quelques généralités sur l’escrime de Mair

De Arte Athletica parle de nombreuses armes, très différentes les unes des autres, et certaines se trouvent uniquement dans sa compilation, comme la faux ou le fléau. Cependant, malgré l’extrême diversité des contenus, il existe des éléments communs à toutes ces armes.

Il faut en premier lieu avoir un aperçu de la structure générale du traité. Il est constitué de plusieurs sections, une par arme. On y retrouve un certain nombre de pièces numérotées. Celles-ci possèdent un titre, un texte et une image illustrant la pièce. Le titre des pièces ne réussit pas toujours à mettre en avant le ou les problématiques contenues dans le texte. L’image illustre un passage précis de la pièce, et est souvent en lien avec le titre.

Le texte en lui même est toujours découpé de la même façon. Chez Mair, chaque pièce décrit les actions des deux escrimeurs à tour de rôle, que l’on nommera ici A et B : A agit le premier, puis B, puis A de nouveau, etc… Cette manière de décrire l’escrime ressemble à un pièce de théâtre. Il est peu probable que ces pièces aient pour but d’être réalisées face à un véritable adversaire, surtout vu la complexité et la longueur de certains passages.

En plus des pièces, certaines armes (pour l’essentiel l’épée longue, le dussack, le combat en armure et à cheval) se voient accompagnées des gloses des anciens maîtres XVe siècle, comme Jud Lew ou Johannes Leckuchner. Les liens entre ceux-ci et les pièces inédites au De Arte Athletica sont ténus cependant.

Pour ce qui est de l’escrime de Paulus Hector Mair, il n’y a ainsi que des pièces “exemples” et aucun discours théorique. Pour retrouver “le système” inhérent à chaque arme, il faut décortiquer chaque pièce, trouver les éléments techniques récurrents et en extraire les grands principes.

A l’échelle du traité entier, cela peut être fait sur les déplacements. Quelque soit l’arme, on marche toujours de la même manière avec Paulus Hector Mair. De façon générale le torse est orienté vers l’adversaire, on est donc plus de face que de profil. Les pieds ne sont jamais sur la même ligne : lorsque le pied droit est devant, le pied gauche est derrière et vice versa.

La plupart des actions entraînent un mouvement de jambe, vers l’avant, l’arrière ou vers le côté. Il obéit à une règle simple : il faut toujours faire des marches complètes, c’est-à-dire passer la jambe devant ou derrière l’autre. Ainsi si la jambe droite est devant, si l’on veut avancer, ce sera avec la jambe gauche, qui deviendra alors la jambe avant. Si l’on veut reculer, ce sera avec la jambe droite, et la jambe gauche deviendra encore la jambe avant.

Ces pas en avant ou en arrière peuvent se faire “vers l’intérieur”, c’est-à-dire en ligne droite vers l’adversaire, ou “vers l’extérieur”, plutôt vers l’un des côtés de celui-ci.

Le pas sur le côté est aussi appelé “marche dans le triangle”. Il permet de se déplacer latéralement avec un mouvement de chaque pied vers le côté. On se retrouve alors toujours avec le même pied face à l’adversaire.

Ces pas font que dans certaines situations on soit amené à attaquer d’un côté tout en avançant vers l’autre. C’est une des spécificités de l’escrime de Paulus Hector Mair.

L’épée seule

Avec huit pièces, l’épée seule l’une des armes décrites le plus sommairement. La tradition des armes à une main est essentiellement liée au messer/dussack dans la tradition allemande, et il ne serait pas stupide de regarder dans la section sur le dussack pour avoir plus de matière à analyser. Cependant nous allons nous en tenir à ces huit pièces pour le moment. Avec si peu de texte, il est évidemment difficile de faire une synthèse pertinente, mais Mair fait pas mal de répétitions tout au long de la section sur l’épée seule.

A l’épée, les attaques de bases sont les frappes et les estocs. Les frappes se donnent avec le vrai tranchant, d’en bas ou d’en haut. Elles se font avec le bras tendu et atteignent l’adversaire lorsqu’elles passent par la longue pointe. Les coups de dessus partent d’au-dessus de la tête et les coups de dessous de la hanche.

Les estocs peuvent aussi se faire d’en haut ou d’en bas. Ils partent des suspensions hautes ou basses et ils finissent eux aussi dans la longue pointe.

Les cibles de ces attaques sont principalement la tête et le torse. On trouve aussi de façon significative des attaques plus bas, au ventre et à l’aine. Cela arrive lorsque l’on alterne entre cibles hautes et cibles basses. Enfin, la jambe avant est visée occasionnellement.

Pour parer, il est courant de juste venir en opposition avec le vrai tranchant de la lame, notamment pour venir parer les coups de dessus

Cependant les premières pièces montrent souvent une parade des coups de haut avec le faux tranchant. Si l’adversaire frappe depuis sa droite, le coups sera paré avec le court tranchant vers la gauche. Cette manière de faire (mais également les termes employés pour décrire l’action) font penser au coup tordu de l’épée longue.

Une autre manière de parer est la suspension haute, qui permet d’attraper les coups de dessus. C’est une manœuvre assez classique que l’on retrouve dans l’épée longue et le messer. L’arme est maintenue au-dessus de la tête, quasiment à l’horizontale et avec la pointe dirigée vers la gauche.

En plus de ces actions simples, ils existent deux techniques explicitement nommées : la pointe dérobée et l’estoc du vent.

La pointe dérobée est une sorte de feinte. Elle est particulièrement décrite dans les pièces 3, 5 et 8. Ils s’agit de menacer l’adversaire d’un coup diagonal depuis la droite et de le transformer en estoc venant de la gauche, ce qui se fait en envoyant la lame autour de la tête. En même temps que l’on réalise l’estoc il faut avancer le pied gauche, ce qui permet de sortir de la ligne et de conserver son équilibre. Cette action se retrouve aussi dans la partie sur le dussack, cependant sans être nommée. C’est la formulation particulière du texte “hinder deinem haupt herfur von deiner rechten seiten. auff deiner lincken herfur qui permet de déterminer que l’on parle bien de la même technique.

L’autre technique est l’estoc du vent, aussi appelé estoc volant. Contrairement au mouvement précédent, celui-ci n’est pas réellement décrit, ou alors c’est le nom donné à un coup basique. Il est mentionné aux pièces 8, 7 et 5. D’après les textes et les images il pourrait tout simplement s’agir d’un estoc bas se se faisant avec un grand pas et bras bien tendu. Les qualificatifs “du vent” ou “volant” induisent sûrement une vitesse de réalisation élevée. Il est intéressant de comparer cet estoc du vent avec celui présenté chez Joachim Meyer, où là aussi il est question d’un estoc d’en dessous lancé avec vélocité.

Côté tactique, le texte n’est pas très explicite : le faible nombre de pièces et le peu de répétitions des situations n’aide pas faire ressortir beaucoup de principes. On retiendra essentiellement une alternance entre cibles hautes et cibles basses, et qu’après avoir emporté l’arme adversaire vers le haut avec une parade, la riposte se fera en général à la jambe avancée.

L’épée et la dague

Ce genre d’épée est souvent manié en association avec la dague. Elle sert autant à défendre qu’à attaquer. La plupart des actions offensives se font malgré tout avec l’épée, ce qui explique que les principes de l’épée seule s’appliquent toujours dans ce contexte, quand la dague n’est pas utilisée.

La dague sert beaucoup à la défense. Principalement pour défendre des coups d’épée venant par la gauche. Les coups de haut sont parés avec la dague en hauteur, presque à l’horizontale, pour protéger la tête. les coups de dessous sont parés avec la dague pointe vers le bas. Dans les deux cas, le bras est bien tendu vers l’avant pour attraper les attaques de l’adversaire, et les écarter vers l’extérieur, c’est-à-dire vers la gauche.

Lorsque l’on cherche à parer l’épée avec la dague, on peut se servir des quillons pour verrouiller l’arme adversaire, et ainsi l’empêcher de lui faire quitter la parade, comme cela est suggéré à la fin de la pièce 11.

La parade haute avec la dague est aussi l’occasion de capturer l’épée adversaire. Après avoir paré avec le long tranchant de la dague, on peut venir enrouler le bras gauche autour de la lame de l’adversaire. Elle se retrouve ainsi coincée sous l’aisselle et il est possible d’attaquer avec l’épée voire avec la dague comme le décrivent les pièces 9 et 14.

Il est également possible de se défendre avec les deux armes en même temps, ce qui s’appelle parer dans les Ciseaux. C’est une option qui semble être importante, étant donnée qu’elle est plutôt bien mise en avant dans les pièces 10, 11,12 et 15, ainsi que dans leurs illustrations respectives. Parer avec les lames croisées n’est pas aussi trivial qu’il n’y parait : l’imaginaire nous dicte instinctivement de mettre les armes en X devant soi et de recevoir le coup en haut, entre les deux lames. Ceci n’est qu’une idée reçue. En réalité la dague est tenue verticalement, loin devant et l’épée est en travers, la pointe vers la gauche, le plus souvent par-dessus la dague. C’est donc toujours celle-ci qui assure la parade, l’épée ne venant qu’en soutient, et les coups se récupèrent avec le côté extérieur du X formé par les deux armes.

Après avoir paré ainsi, on riposte en général avec l’épée. On garde la dague au contact de l’épée adverse, pour en surveiller les mouvements. On retire ensuite son épée de celle de l’adversaire pour envoyer une riposte, qui sera souvent au cibles basses (vu que l’arme adversaire est maintenue en haut).

Avoir une arme dans chaque main nécessite de la dextérité, et une habilité à faire deux choses en même temps. Avec deux armes la parade et la riposte peuvent être faites simultanément, l’une attrapant le coup pendant que l’autre assaille l’adversaire. Mais il est également possible d’attaquer avec les deux armes en même temps.

Dans le cas d’une attaque simultanée, comme cela arrive dans les pièces 12 et 13 il faut avancer la jambe gauche. Cela permet de se trouver à porter avec la dague. Il faut également faire de même lorsque l’on pare avec l’épée et que l’on veut riposter avec la dague, ce qui peut se voir dans la pièce 12. D’une manière générale, toutes les actions offensives de la dague se font en avançant le côté gauche vers l’adversaire.

La dague peut aussi être mise dans le dos ou sur le côté, lorsqu’elle n’est pas utilisée. Cela peut paraître étrange, mais les pièces 9, 15 et 16 démarrent ainsi. La raison à cela est peut-être la volonté de surprendre l’adversaire avec une utilisation soudaine de cette arme. C’est ce que l’on peut penser en étudiant la pièce 16. En effet la dague peut être utilisée pour attaquer, pour parer, mais elle peut aussi être lancée sur l’adversaire. La stratégie ici étant de faire monter les armes de l’adversaire pour qu’il découvre sa poitrine. On peut ainsi jeter la dague vers son torse.


Le traité de Paulus Hector Mair contient un des premiers textes sur l’épée seule et ses variantes, et il est certainement le premier qui n’appartient pas à la tradition bolonaise. Bien que l’ensemble soit court, 20 pièces en tout, il reste néanmoins complet dans les thèmes abordés.

Apprendre à manier cette arme par la seule étude de ce texte est ardu, tant le contenu est succinct. Mais en croisant la source avec le reste du traité, notamment la partie sur le dussack, et avec d’autres auteurs, comme par exemple Joachim Meyer, il me semble possible d’aboutir à une escrime cohérente.

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