Un duel à cheval dans Theuerdank

Maximilien 1er fut empereur du Saint Empire entre la fin du 15e et le début du 16e siècle. Appartenant à la famille des Habsbourg, il est à l’origine du rétablissement politique et militaire de celle-ci, et qui durera jusqu’au 19e siècle.

Désireux de laisser une trace dans l’Histoire, Maximilien utilisa la relativement nouvelle technologie de l’imprimerie pour diffuser à grande échelle, divers ouvrages retraçant sa vie et son règne. Parmi ces réalisations, on retiendra trois livres : Weisskung, Theuerdank et Freydal. Chacun raconte les aventures d’un héros, avatar de Maximilien, et met en valeur ses qualités chevaleresques. Ces livres sont découpés en chapitres, chacun débutant par le titre, accompagné par une gravure d’une grande finesse, et suivi d’un texte racontant l’action.

Il existe au moins une traduction en français du Theuerdank. Celle-ci daterait de 1528, réalisée par Jehan Franco, et est dédiée à Marguerite d’Autriche, fille de Maximilien 1er. Contrairement à l’ouvrage original, cette traduction est manuscrite et le livre ne contient aucune illustration. Celle-ci est disponible sur Gallica, et le texte est particulièrement visible et la langue utilisée très accessible.

Theuerdank raconte l’histoire du héros du même nom, qui, pour se montrer digne de la reine qu’il veut épouser (et qui représente Marie de Bourgogne), va devoir triompher de nombreuses épreuves et dangers. Parmi toutes ces péripéties, Theuerdank est amené à combattre de nombreux adversaires. Cela peut notamment prendre la forme d’un duel à cheval en champ clos, ce qui rappelle la forme que prend le combat dans les sources de combat à cheval en armure allemande de la même époque. Un de ces duels est raconté dans le chapitre 77.

Chapitre 77 : Comment le valeureux Theuerdank, incité par Neidelharts, fit un duel éprouvant et le gagna

Ce chapitre raconte le passage de Theuerdank (le personnage en armure dorée) dans une ville ou réside un chevalier, qui a la réputation de n’avoir jamais été vaincu en duel (le chevalier de gauche sur la gravure). Neidelharts, le compagnon de Theuerdank (qui personnifie la jalousie) l’incite à lui lancer un défi. Après s’être rencontrés accompagnés des hérauts, le défis est planifié, et les chevaliers ont neuf jours pour se préparer.

Voici la description du duel, avec le texte d’origine en vers, la version française de 1528 avec une orthographe légèrement modernisée, et une traduction du texte allemand de mon crû :

Auf den neunten Tag was bereit
Die Schranken, und als kam die Zeit,
Ritten die bede Kempfer dar,
Ein jeder auf seim Pferd fürwar,
In die Schranken an das bestimbt Ort,
Keiner redet darin ein Wort.
Still hielten die zwen kûnen Mann,
Bis der Trumetter einer fieng an,
Zů blasen das drittmal mit Schall,
Wie dann Gwonheit ist in dem Fall.
Das hörten die zwen auserkorn,
Namen ire Pferd mit den Sporn
Und legten tapfer ir Spieß ein,
Trafen, doch glitschten die Spieß allein.
Teurdank gewann von Stund sein Schwert,
Mit Grimmen er des Ritters gert.
Erst da hůb sich der Kampf recht an;
Zůsammen stachen die zwen Mann
Mit manchem starken Stich und Streich,
Einer dem andern ganz nichts weich.
Zůletzt dem Ritter geriet ein Stich
Teurdank durchs Panzer über sich,
Der gar schier dem Held hett bracht
Ein Leme; doch er des nicht acht,
Dann er darvon empfing kein Beschwer;
Si schlůgen auf einander mer.
Darnach nit lang begab es sich,
Daß Teurdank dem Ritter gab ein Stich
Under den Uchsen zum Herzen ein.
Der Ritter erschrak und hett Pein,
Dann Teurdank im durchs Panzer drang
Mit seinem Schwert. Damit er zwang
In, daß er sein Gefangner můßt sein

Icelluy neuvième jour venu, furent les bailles dressées, et puis y vinrent les deux champions bien empoint chacun monté dessus un bon destrier, et sans mot parler l’un a l’autre, se tenant chacun sur son rang, et illec s’arrêtèrent jusqu’à ce qu’on leur donna signe de jouter par le son de la trompette. Adonc ils piquèrent leurs chevaux, mirent leur lances dans l’arrêt et se touchèrent l’un et l’autre. Chiermerciant empoigna rapidement son épée, tout indigné et courrouché, et s’en vint contre son adversaire, et icellui contre lui, et se combattirent par grand ardeur, donnant l’un l’autre merveilleux coups d’épée sans que l’un ne recula un seul pas en arrière de l’autre. Finalement le chevalier étranger donna un grand coup au valeureux Chiermerciant et lui perça le haubert. Dont peu lui en chaloit, d’autant que la chair n’était pas entamée. Si s’évertua pour s’en venger et atteignit d’un coup d’estoc ledit chevalier étranger desoubs l’aisselle, si que l’épée passa le haubert et entra vers le cœur. Dont il fut moult effrayé et contraint de se rendre prisonnier au valeureux Chiermerciant.

Les barrières furent installées le neuvième jour, et lorsque le temps fut venu, les deux combattant arrivèrent chacun sur leur cheval. Entre les barrières, à l’endroit assigné, aucun d’entre eux ne dit mot. Les deux hardis adversaires restèrent silencieux, jusqu’à ce que le sonneur souffle fortement dans sa trompette trois fois, comme le veut la coutume dans ce cas. Entendant cela, les deux champions éperonnèrent leur monture et abaissèrent vaillamment leur lance. Ils se touchent, mais les lances glissent. Theuerdank prend alors aussitôt son épée, avec colère et se rapproche de l’autre chevalier. Les deux adversaires s’échangent des coups et des estocs, virils et puissants, sans qu’aucun ne faiblisse. Finalement, l’autre chevalier envoie un estoc à Theuerdank à travers la cuirasse, qui a bien failli arrêter le héros. Mais il n’y fait pas attention car il n’en reçoit aucun dommage. Ils continuent de se frapper l’un vers l’autre, mais cela ne se poursuit pas très longtemps. Theuerdank envoie un estoc au chevalier, sous l’aisselle, vers le cœur, ce qui épouvante et tourmente le chevalier. Theuerdank force ensuite à travers la cuirasse avec son épée, si bien qu’il le contraint à se rendre prisonnier.

Par la suite le chevalier est envoyé auprès de la reine, comme prisonnier, et pour témoigner de la valeur de Theuerdank.

On peut faire des liens entre ce duel et le combat à cheval en armure des sources allemandes. Les deux adversaires commencent avec différentes armes sur eux : le texte indique qu’ils ont la lance et l’épée, et la gravure montre que les chevalier on aussi une dague à la ceinture. Le duel démarre sur une charge à la lance, qui échoue. Sans interruption du combat, Theuerdank sort alors son épée, ainsi que l’autre chevalier. Le texte parle ensuite de deux coups décisifs, ou qui auraient pu l’être. Selon le texte allemand, ce sont à chaque fois des estocs, qui sont passés à travers la cuirasse (Panzer dans le texte. Il faut noter que ce terme peut aussi désigner l’armure de maille, portée sous la cuirasse). Pour celui qui est envoyé par Theuerdank, il est précisé qu’il est envoyé vers le haut, sous l’aisselle. L’illustration du chapitre n’a donc pas l’air d’être une représentation correcte de cet estoc, et l’action ressemble peut-être plus à cette scène tirée du traité de Paulus Hector Mair :

La cible de l’estoc correspond à l’un des points faibles de l’armure, c’est-à-dire les parties où le corps n’est pas recouvert par de la plaque, mais par de la maille ou du tissu. Les textes martiaux indiquent que ce sont les seuls endroits où l’on peut blesser un adversaire en armure. L’efficacité de cet estoc n’est d’ailleurs jamais garanti : en effet il faut percer la maille et atteindre l’adversaire. Le texte allemand précise que Theuerdank force avec son épée pour soumettre l’adversaire. Les termes utilisés pour décrire le geste sont similaires à ceux employés dans le combat en armure à pied.

Enfin on peut noter la gravure d’entête ressemble à une autre scène tiré du traité de Paulus Hector Mair. Dans celle-ci le cavalier de gauche fait un estoc plongeant vers le coup de son adversaire.

Les moments où l’on voit les techniques des livres d’armes mises en application sont suffisamment rares pour être soulignés. Maximilien 1er, est un défenseur des arts chevaleresques, comme le montrent les différents ouvrages qu’il a fait réaliser. Ceux-ci témoignent que l’empereur était également amateur d’escrime. Un livre d’arme à d’ailleurs été dédié à Maximilien, il s’agit du MS Germ.Quart.2020, aussi appelé manuscrit de Goliath, car le combat de David contre le géant est représenté au début de l’ouvrage. De plus dans les gravures représentant les triomphes de Maximilien, on trouve des jouteurs équipés pour différents types d’épreuves. Ces illustrations des différents types de joutes ayant cours sous Maximilien se retrouvent à leur tour dans certains livre d’arme comme le De Arte Athletica de Paulus Hector Mair.

On perçoit donc l’existence d’un lien, ténu mais tenace, entre les œuvres de Maximilien et la littérature technique de l’escrime, et cela rend d’autant plus intéressant la découverte du Weisskönig, du Theurdank et de Freydal.

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