L’épée longue de Joachim Meyer en bref : Gardes, attaques et parades

Dans le “système allemand”, les attaques et les parades sont des concepts qui se recoupent fortement. Souvent un même geste sera employé de façon offensive ou défensive, et sera ainsi appelé différemment en fonction de ce but. Au milieu de cela, les gardes forment la pierre angulaire de cette escrime, en assurant sa cohérence et sa compréhension par l’escrimeur.

Les gardes

L’escrime de Joachim Meyer, tout comme celle de Liechtenaueur l’était avant elle, est basée sur les gardes. Ces sont des postures employées pour définir le début et la fin des gestes avec l’épée. L’escrime à l’épée longue allemande classique comporte 4 gardes :

  • Garde du Jour
  • Garde du Boeuf
  • Garde de la Charrue
  • Garde du Fou

Les gardes du Jour et du Bœuf

Les gardes de la Charrue et du Fou

Joachim Meyer ajoute d’autres gardes à celles existantes :

  • Garde de la colère
  • Garde de la licorne
  • Garde de la barrière
  • La garde du milieu
  • Le changement
  • Garde de la clé
  • La garde de côté
  • La pointe suspendue
  • La longue pointe
  • La fenêtre brisée
  • La parade droit devant

Toutes les gardes peuvent se faire à gauche comme à droite. Elles balisent la gestuelle de l’escrimeur en bornant le début et la fin d’un mouvement. Grace à elles, on peut ainsi décrire avec précision une suite de gestes, les gardes étant des points de passages entre chaque action entreprise avec l’épée. L’ajout de gardes supplémentaires aux quatre premières permet délimiter plus finement les positions par lesquelles le corps passera.

Les attaques

Les attaques sont des gestes offensifs et visent les ouvertures de l’adversaire. Selon la tradition allemande, celui-ci en possède quatre : une en haut et en bas, de chaque côté. La limite entre les ouvertures hautes et basses se situe au niveau de la ceinture. Ce découpage se retrouve dans le dessin suivant :

Cependant, Joachim Meyer indique qu’à son époque, c’est la tête qui est essentiellement visée. Cela se vérifie tout au long des pièces de l’épée longue, à une exception notable : beaucoup de coups de dessous se terminent dans les bras de l’adversaire ou vers les ouvertures basses.

Les attaques à l’épée longue sont intimement liées aux gardes. Comme on l’a dit, les mouvements avec l’arme peuvent être décrits comme la transition d’une garde à l’autre. Les attaques suivent scrupuleusement cette règle.

Pour l’essentiel les attaques chez Joachim Meyer sont des frappes. Dans le contexte de sa pratique, l’estoc est interdit. C’est l’une des grandes différences avec l’escrime liechtenauerienne classique. Il est possible d’attaquer l’adversaire en suivant quatre lignes, selon le schéma suivant :

Les principales attaques peuvent ainsi être portées verticalement, diagonalement, horizontalement, ou diagonalement en remontant. Le croisement de ses lignes correspond au menton de l’adversaire. Les frappes peuvent être faites avec le vrai ou le faux tranchant, mais aussi avec le plat.

A la fin du chapitre 3 sur les gardes, Joachim Meyer explique que chaque frappe passe par trois gardes. En fonction de la direction, mais aussi du tranchant de la lame avec lequel on attaque, ces gardes ne seront pas les mêmes.

Ainsi une frappe verticale du long tranchant passera par les trois postures suivantes :

  • Garde du Jour
  • Longue pointe
  • Garde du Fou

De la même manière une frappe diagonale de puis la droite avec le long tranchant passera par :

  • Garde de la colère à droite
  • Longue pointe
  • Changement à gauche

Enfin un coup venant du bas, depuis la gauche avec le long tranchant, suivra le chemin suivant :

  • Garde de côté à gauche
  • Longue pointe
  • Garde du Bœuf à droite

On voit donc bien comment les gardes sont utilisées : pour décrire un geste en établissant des points de passage pour le corps. De plus on notera que toutes les frappes passent par la longue pointe. C’est dans cette position où l’on a le plus de portée, que le coup doit toucher l’adversaire. La plupart des attaques sont données avec les bras tendus, ce qui découle naturellement de la manière dont l’épée est tenue dans les différentes gardes. Ainsi dans un coup vertical, les bras sont en extension au-dessus de la tête dans le Jour au début du coup, toujours tendus lorsque l’on passe par la longue pointe, et arrivent aussi bien tendus dans la garde du Fou.

Les frappes, pour être réalisées correctement selon le texte, passent donc forcément par des gardes précises : les coups de dessus viennent en général de la garde du Jour et de ses variations (au milieu, à gauche, ou à droite), les frappes du dessous viennent plutôt des gardes de côté ou du changement. Cela veut dire que, dans la pratique, il faut se forcer à repasser par ces gardes pour enchaîner les frappes.

Ainsi, après avoir donné un coup diagonal selon la ligne B-F, si l’on veut donner un second coup diagonal, mais depuis l’autre côté selon la ligne H-D, il faudra, après être arrivé en F dans le changement à gauche, revenir avec son épée jusqu’en H dans la garde de la colère ou du Jour à gauche avant de refrapper. Et il y peut y avoir différentes “routes” jusqu’à cette garde.

Trois façons d’enchaîner deux coups diagonaux

Ces armements de frappes, donnent ce côté très “circulaire” à l’escrime de Joachim Meyer. Lorsque l’on souhaite frapper d’un côté, puis de l’autre, le texte indique de manière très fréquente de “ramener l’épée autour de la tête”. Ce faisant, l’arme décrit un cercle sur un plan horizontal au-dessus de la tête. Dans d’autres cas, par exemple lorsque l’on veut enchaîner les frappes montantes avec le faux tranchant sur un même côté, l’arme va décrire un cercle, dans un plan vertical cette fois. Le texte appelle cela “frapper en faisant la Roue”.

Cependant, il ne faut pas confondre “gestuelle circulaire” et “brasser du vent avec des moulinets”. Ces derniers étant quasiment absents de l’escrime de Joachim Meyer. Cette manière d’enchaîner les frappes avec des mouvement amples – toujours repasser par les gardes d’où partent les attaques – se fait à distance de l’adversaire. Il ne s’agit donc pas d’agiter ses bras dans le vide, loin de lui.

La première pièce du chapitre 10, qui parle de comment frapper les différentes ouvertures de l’adversaire, décrit bien cette manière d’enchaîner les frappes avec de grands arcs :

Dans l’approche, quand tu arrives près de l’adversaire, alors frappe vers le haut depuis ta droite et devant lui, en passant par son visage, une fois, puis deux, puis trois, afin que dans la troisième frappe, tu viennes devant lui dans la longue pointe, mais toujours en restant avec le pied gauche devant. A partir de là, laisse le faible de ta lame courir sur ta gauche et pendant que ta lame va vers le bas, tire en même temps ta poignée vers le haut.

Marche et frappe le premier [coup] depuis ta droite vers son oreille gauche. Aussitôt que cette frappe a touché, alors ramène [ton épée] en un seul mouvement, et frappe le second coup d’en dessous, en diagonale, vers son bras droit. Pour faire ce coup, garde tes quillons en haut au-dessus de ta tête. Avec ce coup de dessous, marche simultanément avec ton pied gauche un peu vers sa droite, sur le côté et vers lui. Et lorsque ce coup touche aussi, tu dois rapidement ramener ton épée en arrière, vers le haut et ta droite, et ainsi frapper depuis ta droite vers son ouverture inférieure gauche. Juste avant que cela ne n’entre en contact ou ne touche,  ramène [ton épée] autour de ta tête et frappe le quatrième coup en diagonale, vers son oreille droite. De là, envoie un transversal de l’autre côté et retraite.

Ces quatre premiers coups doivent être exécutés rapidement et de manière fluide d’une ouverture vers l’autre avec leurs pas respectifs.

Cette pièce est également l’occasion de parler des pas. Dans l’escrime allemande, chaque frappe doit être accompagnée d’un pas. Les attaques qui partent du côté droit se font en avançant la jambe droite, et réciproquement pour les attaques envoyées depuis la gauche. Cela doit se faire, que l’on frappe en avançant ou en reculant.

Les parades

La première partie du chapitre 5 est dédiée aux parades. Joachim Meyer en parle assez longuement ainsi (Les traductions de la partie de la parade sont du Dr P-A Chaize) :

Or, comme chaque attaque est utilisée à la fois pour se défendre des frappes adverses et les dévier, mais aussi pour frapper l’adversaire, enseigner comment attaquer revient à enseigner comment se défendre. Vous avez donc appris les attaques mais vous avez aussi appris à dévier ces attaques. Comme cela ne peut être séparé des coups, comme je viens de le dire, il est indispensable d’en faire la description ici, avec ordre.

Joachim Meyer dit ici que le geste pour parer est identique à celui de la frappe. La parade n’est donc rien d’autre qu’une frappe vers l’attaque de l’adversaire. Les différents mouvement vus précédemment, comme les frappes verticales, diagonales, etc… sont à utiliser pour se défendre de l’épée adverse.

Notez en premier qu’il existe deux formes différentes de défenses. La principale consiste à parer sans chercher un autre avantage que celui d’éloigner la peur. Vous ne faites alors qu’attraper les coups que l’adversaire vous donne, en plaçant votre arme entre vous et lui. Vous ne cherchez pas à le blesser, vous vous contentez de l’éloigner de vous pour ne pas être blessé. Maintenant, si vous êtes forcé de parer parce que votre adversaire est trop puissant, ou parce qu’il vous charge, vérifiez que vous ne pouvez pas faire de retraite, ce qui peut vous faire retrouver l’initiative.

Liechtenauer parle de ce genre de défense en ces termes: Gardez-vous de parer, s’il est adroit, vous en souffrirez. Par ces mots, il n’interdit pas toute forme de parade. Il ne dit pas non plus qu’il ne faut apprendre qu’à attaquer. Il ne fait que vous avertir, comme vous avez pu le lire avant, que si vous vous contentez de parer, vous serez contraint de trop parer. C’est pour cette raison qu’il n’y a nul besoin d’être trop agressif en attaquant, ni de frapper systématiquement en même temps que lui, comme si vous aviez les yeux fermés, car cela ne ressemble en aucune façon à de l’escrime mais bien plus à une absurde bagarre de paysan.

La façon de parer la plus courante et la plus simple, est celle où l’on vient juste intercepter l’attaque adversaire avec une frappe, ou dans le pire des cas, en se contentant de fermer l’ouverture avec sa lame. Sans être dénigrée, certes forme de parade est tout de même déconseillée par Joachim Meyer. A parer de la sorte, on s’enferme dans la défensive, c’est-à-dire l’Après et l’adversaire possède ainsi un grand avantage.

Afin d’être plus clair, je vais ici classer les frappes et les défenses qui sont réalisées avec une attaque et seulement vous enseigner comment vous devez réaliser de telles attaques pour vous défendre, ce qui se décompose également en deux points :

  • Dans le premier cas, vous vous en prenez d’abord à l’attaque de votre adversaire. Vous la repoussez avec une attaque, puis vous frappez son corps après vous être emparé de sa défense.
  • L’autre manière de se défendre consiste à parer et frapper votre adversaire, d’un geste simultané. Les anciens maîtres pensaient que ceci était très profitable.

La seconde manière de parer est plus qu’un geste défensif seul : il s’agit de parer puis de placer une riposte pour reprendre l’initiative à l’adversaire. Il y a donc deux choses à réaliser : se défendre de la menace de l’adversaire et l’attaquer sans se mettre en danger. Derrière ceci on retrouve la notion de parade riposte en un ou deux temps, qui existe déjà dans les textes Italien de l’époque, mais qui peine à être explicitement nommée par l’auteur ici.

En ce qui concerne le premier cas, vous devez retenir que le coup de dessus annule tous les autres coups qui tombe du dessus, à savoir la colère, le milieu et le travers, ainsi que le coup de dessous.

Voici comment le faire: bondissez loin de son coup puis frappez simultanément et avec force sur l’attaque qui vient. Si vous l’avez frappé correctement, vous affaiblissez tant sa lame que vous pourrez frapper une seconde fois sur son corps avant qu’il ne puisse se rétablir.

Et tout comme le coup de dessus annule tout ce qui descend, comme le furieux ou le travers, le coup de dessous s’empare de tout ce qui frappe par le dessus, s’il est fait avec force et avec un pas sur le côté.

Joachim Meyer donne ici un exemple de parade riposte en deux temps. Il s’agit de parer l’attaque adverse avec une neutralisation, c’est-à-dire un coup vertical dirigé vers son arme. Cette action permet d’avoir le temps pour une seconde frappe. La riposte n’est pas précisée dans le texte, mais un coup vers la tête avec le plat intérieur et les main croisée serait tout à fait dans le style des pièces de la seconde partie de l’ouvrage.

Ce passage est aussi l’occasion de rappeler qu’il y a deux grandes famille de parades : celles issues des coups de dessus, et celles issues des coups de dessous. Les coups descendants se terminent dans les suspensions basses, comme la garde de la charrue ou la parade droit devant, et forment les parades basses. Les coups ascendants finissent dans les suspensions hautes, comme la garde du Bœuf ou de la pointe suspendue, et forment les parades hautes.

L’autre défense, lorsque vous parez et frappez simultanément, se fait au moyen des coups renversés, comme le coup lorgnant, le placement de pointe, la couronne et le coup transversal. Vous avez déjà lu les explications sur la manière de les faire. Ces coups renversés ont été inventés spécialement afin de permettre la parade et l’attaque simultanée.

La seconde manière de faire une parade-riposte de l’effectuer en un temps, c’est-à-dire de se défendre tout en ripostant. Dans cette catégorie viennent se placer certains des coups de maître de l’escrime de Liechtentauer, comme le coup transversal ou le coup lorgnant.


Cela pose les bases des actions primaires de l’escrime à l’épée longue chez Joachim Meyer, soit les attaques et les parades. Il faut surtout retenir cette insistance à passer par les gardes, et à respecter une forme de canon dans l’exécution des gestes. A cause de cela l’épée va effectuer des mouvements assez amples, sur le côté ou au-dessus de la tête, en allant d’un côté à l’autre, ce qui confère un style assez reconnaissable à l’escrime de Joachim Meyer.

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