La lutte dans le combat à cheval

Nombreuses sont les situations qui amènent à se battre à mains nues à cheval. Cela peut être par nécessité : après avoir perdu sa lance, l’adversaire arrive trop vite pour avoir le temps de sortir l’épée. Il peut aussi arriver de vouloir lutter délibérément, parce que l’on se trouve trop près de l’autre ou que l’on estime plus opportun de réserver ses armes pour plus tard. De façon générale le corps à corps peut intervenir depuis n’importe quelle arme et s’utiliser contre un adversaire armé ou non, ce qui fait de la lutte la boîte à outils très polyvalente du rossfechten.

La lutte va principalement servir à projeter son adversaire hors de la selle pour le faire tomber au sol. L’inertie des chevaux en mouvement amplifie l’action des clés et des saisies, ce qui les rend dangereuses pour les articulations, malgré l’armure. L’intégralité du corps est mise à contribution : bien évidemment il y a les bras, mais aussi le poids du corps ainsi que les jambes, qui servent à maîtriser l’adversaire. Tout comme avec l’épée il sera possible d’aborder l’adversaire dans une multitude de configurations : de face ou sur le côté, par la gauche ou par la droite. Il faut donc être très vigilant dans cette phase du combat.

Gestion de rênes

Tout comme pour les luttes avec l’épée, les deux mains peuvent être mises à contribution, parfois en même temps. La gestion des rênes est une problématique qui concerne plus la lutte que les autres armes.

Habituellement les rênes sont tenues par la main gauche, qui sert à diriger le cheval. Lorsqu’il est nécessaire d’utiliser cette main, plusieurs solutions existent. Chez Wilhalm et Mair les cavaliers ont un second crochet, sur le devant de la cuirasse au niveau de la ceinture, sur lequel on peut placer les rênes pendant la lutte. Il est également possible d’utiliser le pommeau de la selle pour les retenir, voire de les passer sur le coude gauche, comme le suggère Rast pour les techniques de demie lance. L’idée générale reste de pouvoir utiliser librement ses deux mains sans que les rênes ne se retrouvent hors de portée de la main gauche, ou passent par-dessus la tête du cheval.

Les rênes sont suspendues au bras ou à un crochet sur la selle ou la cuirasse

Attaquer avec la lutte

Les pièces de lutte que proposent les différents traités sont pour la plupart à effectuer dans l’Après, c’est-à-dire en réponse à une attaque de l’adversaire. Les luttes qui se font dans l’Avant et qui forcent l’adversaire à se défendre ne bénéficient pas d’autant d’exposition. Elles sont pourtant essentielles car elles définissent les actions de base à faire lorsque l’on veut venir lutter en premier avec l’adversaire, et donc avoir un certain avantage.

Tous les textes décrivent succinctement un même type d’attaque avec lequel chercher son opposant : il s’agit de la Presse. Elle se fait de tous les côtés, ainsi que de face et depuis l’arrière. Au moment de la rencontre, il faut venir chercher l’épaule extérieure ou le cou de l’adversaire avec sa main intérieure, et le presser vers soi et dans le sens de déplacement de sa monture. L’adversaire sera ainsi renversé et chutera. Il est possible de déséquilibrer un peu plus l’autre cavalier, en lui soulevant la jambe avec sa jambe intérieure.

La Presse par devant et par derrière

Il existe également d’autres façons d’entrer en lutte en plus de la Presse, même si ces techniques sont assez similaires. Au lieu d’attraper l’épaule avec la main intérieure on pourra ainsi attraper la visière, ce qui aura l’avantage d’aveugler l’adversaire, ou de le saisir par le visage si celle-ci est ouverte. Pour avoir une prise plus facile, il est également possible de venir chercher son opposant sous l’aisselle intérieure, voire de chercher à le soulever en le prenant par l’aisselle extérieure avec le bras extérieur. On peut d’ailleurs venir avec ses deux mains pour prendre à bras le corps l’adversaire et lui faire quitter sa selle. Enfin il va être possible de désarçonner le cavalier en lui soulevant sa jambe intérieure à l’aide de ses deux bras.

La lutte offre de nombreuses variantes

En addition à cela, on trouve chez les glossateurs deux prises de lutte particulières. A la différence de la Presse et de ses variations, celle-ci sont nommées et font l’objet d’une glose spécifique, ce qui souligne une certaine importance. Ce sont la révélation du soleil et la lutte secrète. La révélation du soleil est un « classique » de la lutte allemande : c’est une technique que l’on retrouve en lutte à pied, et qui est également utilisée dans les jeux de l’épée longue, du messer et du combat en armure. Dans sa réalisation de base, cette prise consiste à immobiliser l’adversaire en lui maintenant le menton et l’arrière de la tête dans une position qui l’oblige à regarder vers et ciel et a fortiori vers le soleil, d’où son nom original de « Sonnenzeigen ». Son exécution à cheval varie quelque peu : elle se fait de face, de gauche comme de droite et il faut venir pousser le menton vers le haut avec la main intérieure et tirer la main extérieure de l’adversaire derrière son dos avec sa propre main extérieure. Il va ainsi être bloqué au niveau des cervicales et de l’épaule ce qui va permettre de le faire chuter.

La révélation du soleil

La seconde technique est celle de la lutte secrète. Cette qualification de secrète, comme pour beaucoup d’autres techniques (lutte interdite, prise sans nom, etc…), vient du fait qu’elles n’étaient pas apprises, ni montrées aux élèves escrimeurs, pour que ceux-ci ne reproduisent pas ces techniques dangereuses dans la salle d’armes. La lutte secrète se fait sur le côté droit de l’adversaire, lorsque l’on est dans le même sens que lui. Elle se réalise en saisissant la main droite de l’adversaire et en venant forcer vers le haut sur le coude avec la main gauche. Cela permet au choix de lui briser le bras ou de le forcer à suivre avec sa monture.

La lutte secrète

Se défendre avec la lutte

Les contres aux pièces mentionnées plus haut forment l’essentiel des luttes décrites dans le rossfechten. Elles se font après l’action de l’adversaire et leur but est de reprendre l’avantage lorsque l’on subit une attaque. La plupart des luttes dans l’Après sont des réponses à un opposant faisant la Presse, c’est-à-dire un moyen de se défendre contre une saisie sur l’épaule extérieure. Ces contres se font tant à droite qu’à gauche, avec l’obligation de lâcher les rênes de la main gauche, s’il faut l’utiliser. Les mécaniques de défense changeront en fonction de l’orientation de la rencontre, si elle se fait de face ou sur le côté.

D’une manière générale les contres à la Presse agissent sur le coude de l’adversaire, soit en venant presser l’articulation pour le faire céder, soit dans le sens inverse pour venir faire une clé. La suite des pièces présente souvent le contre du contre, mais il serait superflu de les détailler ici. Une autre façon de se débarrasser de quelqu’un faisant la Presse de face, est de l’attraper à bras le corps par la taille ou derrière son dos. Enfin une bonne défense dans une lutte de face est d’effectuer l’aveuglement solaire en venant coller sa paume dans le visage de l’adversaire venant vers soi.

Les contres à la Presse par devant et par derrière

Certaines pièces sont destinées à être des contres à la plupart des luttes. C’est le cas de la « noble » prise de la crinière. Cette dernière consiste à prendre la main de l’adversaire et de la tirer à soi, puis de la bloquer en mettant son autre bras par-dessus, s’agripper au pommeau de la selle, à la crinière ou au toupet du cheval, puis partir loin devant. L’adversaire a peu de chance de se défaire de cette prise qui le projettera hors de la selle. Il s’agit de profiter de fait que l’adversaire étende son bras pour frapper ou lutter, pour s’en emparer.

La noble prise de la crinière

Luttes au corps

Une partie des luttes à cheval va chercher à prendre l’adversaire à bras le corps, généralement pour le soulever de la selle. Ces techniques servent aussi bien à le faire tomber qu’à le mettre en travers du cheval pour le faire prisonnier. Elles s’effectuent en passant un de ses bras sous l’aisselle extérieure de l’adversaire, pour le porter, et en venant le déséquilibrer avec l’autre main, au niveau de la tête, des bras, ou de la jambe.

Une tentative de capture

Il faut cependant faire attention à bien conserver son équilibre pour pouvoir lutter efficacement contre son adversaire. Une technique exploite cela chez Juden Lew : après avoir attrapé ou été saisi par l’adversaire, il faut se laisser tomber vers l’extérieur tout en tenant l’autre cavalier, pour le faire chuter de la selle. Lorsque celui tombe, il nous remet en place sur la selle.

Comme toutes les autres techniques, les luttes à bras-le-corps ont leurs contres. L’un deux est particulièrement spectaculaire : il consiste à passer derrière l’adversaire, sur son cheval, pour le capturer.

Le changement de monture est sûrement la technique la plus magistrale

La défense à mains nues

Certaines situations forcent à rencontrer un adversaire sans avoir sorti son arme. D’après les textes, cela arrive surtout après la phase avec la lance, où l’un des deux opposants a tiré son épée le premier et est en mesure de frapper avant l’autre. Il est alors conseillé de laisser son épée au fourreau et de se concentrer sur le bras d’arme de son adversaire. Peter von Danzig propose d’entrée de jeu d’utiliser l’une des quatre techniques suivantes : la prise de la crinière, la prise secrète, la révélation du soleil ou la prise sans nom. Cependant si l’adversaire est prêt à donner un coup et qu’il a « tiré son épée, monté avec le bras et qu’il veut frapper », alors la réponse à effectuer change. Etant soumis à une menace, il va d’abord falloir la neutraliser avant de passer à la contre-attaque.

Un des contres qui revient régulièrement est de venir stopper le bras de l’adversaire sous le coude, ce qui implique d’être proche de l’adversaire. Une fois le bras maintenu, il va être possible de désarmer ou de faire tomber son opposant en lui saisissant la main avec son autre main et de soulever son pied avec le sien. Cette méthode semble décrite de manière assez statique chez Peter von Danzig, avec un cheval possiblement à l’arrêt ou au pas. Cependant lorsque l’on regarde la pièce correspondante chez P-H Mair, intitulée la sortie de selle, on note que le mouvement du cheval est important pour réaliser le déséquilibre et ainsi donner de l’efficacité à la poussée sous le coude.

La poussée sous le coude avec à droite la manière dont on doit soulever le pied

Cette façon de procéder est assez proche de la prise sans nom. Après être venu dans le même sens, sur le côté de l’adversaire, si celui-ci sort une arme pour frapper, il faut lui saisir la main d’arme et venir la bloquer avec la poitrine contre le cheval. Cela a pour effet de lui bloquer son bras et de le désarmer, de le lui briser ou de le faire chuter.

L’autre manière de se défaire d’un adversaire tenant une épée en étant soi-même sans arme est de venir enrouler son bras autour du sien, par l’extérieur ou l’intérieur. Il est ensuite parfois conseillé de s’éloigner de l’adversaire avec le cheval. Le poignet de l’autre cavalier se retrouve ainsi bloqué et, s’il ne veut pas se faire briser le bras, il devra lâcher son épée. Les pièces abordant cette technique ne parlent pas de l’interception du coup. Mais au vu du mouvement à réaliser il ne serait pas étonnant de percuter l’avant-bras adverse avec le sien pour perturber la frappe et venir au contact.

Deux désarmements avec enroulement du bras autour de l’arme

Il existe également des techniques moins subtiles pour prendre l’avantage dans ce type de situations. Si l’adversaire arme une frappe, un coup de pommeau ou qu’il charge avec la lance, l’armure protège suffisamment pour se permettre de le parer avec l’avant-bras ou la main, voire de ne rien faire dans le cas d’une épée.

A partir de là il sera possible de projeter l’adversaire en lui percutant le visage avec la paume : c’est l’aveuglement solaire, déjà évoqué dans la partie sur la lance. Jorg Wilhalm et P-H Mair ajoutent la possibilité, lorsque l’on avance sa main, de venir la passer entre les rênes de l’adversaire. Ainsi en plus de l’impact, l’action violente sur le mors du cheval va faire se cabrer celui-ci, ce qui peux entraîner sa chute.

L’aveuglement solaire

Enfin notons la possibilité de mettre directement un terme au combat à cheval, en rendant la monture adverse incontrôlable. Au moment de la rencontre avec un adversaire armé, il faut attraper le filet du cheval adversaire et le lui enlever de la tête. L’autre cavalier se retrouve ainsi incapable de diriger sa monture ou de lui remettre la bride : cela l’oblige donc à descendre. De plus un cheval ainsi libéré de la contrainte du filet peut avoir des réactions imprévisibles, ce qui lui confère un handicap supplémentaire à son cavalier. On notera aussi qu’il est toujours précisé que ces techniques sont pour le combat sérieux ou « zum ernst ».

Enlever le filet est un bon moyen de neutraliser un cavalier

Utilisation de la dague

Le rossfechten se pratique avec les « quatre pointes » qui sont la lance, l’épée et la dague. Cette dernière est l’objet de très peu de pièces à cheval. Comme la portée de l’arme est minimale et qu’il est difficile de trouver les ouvertures sur un adversaire qui n’est pas immobilisé cela peut se comprendre aisément. Néanmoins elle trouve sa place parmi les techniques de combat au corps à corps. La dague est un outil à-tout-faire et elle peut être sortie dans des situations très diverses.

Lors d’une course où les deux opposants sont mains nues, la dague peut être tirée pour estoquer rapidement à la visière. On remarquera que la défense contre une telle attaque est similaire à la dague à pied avec la saisie de la main d’arme près du poignet. Sinon il est possible de parer avec sa propre dague, si elle a été sortie avec anticipation. Après la parade de l’estoc, Antonius Rast propose de désarmer l’adversaire avec un enroulement de l’arme autour du poignet, ce qui n’est pas sans rappeler le jeu à pied.

Une attaque à la dague

Si l’adversaire vient avec une épée il va être possible de se défendre avec la dague. Lorsque l’adversaire frappe ou estoque il faut écarter sur l’extérieur et enrouler autour du bras et de l’arme adverse. Cela revient à effectuer la pièce de l’enroulement avec l’épée contre la lance. La dague d’ailleurs est tenue avec la lame vers le haut. La différence majeure est que la taille de l’arme va permettre aller estoquer directement dans l’ouverture de l’aisselle.

L’épée contrée par la dague

Enfin il reste à la dague une utilisation toute particulière : elle peut être utilisée après la perte de son filet. Antonius Rast propose de venir planter son arme dans le visage de l’adversaire, après avoir quitté sa monture et tenté de tirer l’adversaire hors de selle. Une autre version de l’illustration montre la pièce réalisée avec l’épée. Cette pièce reprend des mécaniques très similaires à ce que l’on peut trouver chez P-H Mair dans la partie piéton contre cavalier.

Faire chuter un cavalier à l’aide de sa dague

Luttes contre le cheval

Le cavalier n’est pas le seul à pouvoir subir la lutte de son adversaire. La monture peut également être la cible de luttes particulièrement efficaces : ce sont les mises à terre du cheval. Même si le cheval n’est pas une cible des frappes et des estocs, il peut être pris à partie dans un combat. Comme le rappelle Pietro Monte, cela ne doit pas laisser de blessures apparentes. S’il mentionne des coups de pommeau donné à des chevaux un peu turbulents, les textes du rossfechen vont s’attarder sur une partie sensible du cheval : sa bouche. Les mors employés à l’époque et pour cette discipline sont durs. La plupart ont des branches très longues qui permettent d’avoir un levier important sur la tête du cheval avec peu de main et certains accentuent cet effet en venant s’appuyer sur le palais. Le cheval sera donc extrêmement sensible aux actions de rênes.

La plupart de ces techniques se font en venant saisir les rênes au niveau du mors, en même temps que l’on fait passer son cheval à côté de l’adversaire. En tirant vers le haut, l’autre monture va devoir lever sa tête à un point ou la douleur la fera se cabrer. En poussant avec son propre cheval il sera ainsi possible de renverser monture et cavalier. Cet effet peut aussi avoir lieu en venant tirer sur les rênes au niveau de la main, comme dans la pièce de l’aveuglement solaire.

Faire se cabrer la monture adverse en forçant sur les rênes

Martin Huntdfeldz propose de faire l’inverse. Au lieu de retourner le cheval, il va le faire se coucher au sol en lui tirant le mors vers le bas, pour lui faire ployer les antérieurs. La brusquerie avec laquelle le cheval peut réagir est à même de pouvoir désarçonner le cavalier.

Une soumission du cheval grâce à une saisie du mors

Conclusion de la lutte

La lutte n’est pas qu’une solution de dernier recours. Bien qu’elle permette de retourner la situation lorsque l’on se retrouve pris au dépourvu, c’est un outil tactique spécifique. Utilisées au bon moment, les prises et saisies peuvent apporter un avantage décisif dans le combat à cheval, en renversant le cheval ou le cavalier. Mais la lutte montée est également une pratique où les difficultés sont nombreuses car il faut gérer son équilibre, son cheval et la distance avec l’adversaire. Elle demande donc une grande prudence.

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