L’épée longue de Joachim Meyer en bref : Les estocs

Il est généralement admis que l’épée longue de Joachim Meyer ne comporte pas d’estocs. A plusieurs reprises il mentionne que l’estoc est interdit à son époque, surtout entre personnes de la même communauté. Si ce principe reste vrai, cette interdiction est cependant plus subtile qu’il n’y paraît et l’estoc fait bien partie de la palette technique enseignée dans le Discours détaillé de l’art de l’escrime.

Joachim Meyer dit clairement au début de son ouvrage que l’estoc n’a plus cours dans l’escrime de son époque. Il indique également que c’est cette contrainte qui distingue sa pratique contemporaine, de celle de ses aïeuls, que l’on devine être l’escrime de Liechtentauer :

Toutefois, je vais rappeler ici à l’aimable lecteur qu’il y a une grande différence entre l’escrime à l’épée telle que nous la pratiquons aujourd’hui et telle que la pratiquaient nos prédécesseurs et les maîtres de l’escrime de jadis. Cette présentation des frappes couvrira seulement ce qui est actuellement en usage et pertinent à l’épée. Quant à la pratique des jours anciens, lorsque l’on combattait dangereusement avec les frappes et les estocs, j’en parlerai ailleurs.

Ce changement de paradigme a modifié la manière de pratiquer l’escrime, et certaines choses, comme la garde de la Porte de Fer, sont devenues obsolètes à cause de cela :

Depuis que l’estoc est interdit parmi nous les Allemands, cette garde est totalement tombée en désuétude et a été perdue. Cependant, de nos jours, les Italiens et d’autres nations en font usage.

La mécanique de l’estoc n’est pas expliquée en détail comme c’est le cas pour les frappes. En se permettant un parallèle avec la section sur l’épée seule, qui y consacre son cinquième chapitre, on pourrait dire que les estocs à l’épée longue partent des quatre suspensions, (gardes du Bœuf et de la Charrue, de chaque côté) et se terminent dans la longue pointe avec un pas.

Cependant les estocs supérieurs, ou plongeant, c’est-à-dire ceux qui partent de la garde du Bœuf sont largement plus représentés.

Lorsque tu t’approches de ton adversaire avec le coup plongeant, si tu tiens et conserves la pointe vers lui, ce plongeon est appelé le bœuf, puisqu’il menace d’estoquer, comme je l’ai enseigné.

C’est là l’utilisation principale des estocs : la totalité de ceux-ci menace l’adversaire et le force à se défendre. Il existe beaucoup de pièces qui commencent comme celle-ci :

Garde de la Colère, pièce 5

Dans l’approche, frappe depuis la garde de la colère à droite et dès que l’adversaire monte, alors lève tes mains en l’air, au-dessus de ta tête et laisse la pointe se projeter vers son visage, comme si tu voulais estoquer. Ramène cependant [ton épée] vers toi et frappe en bas vers son oreille gauche ou vers son bras, avec la main retournée ou le plat extérieur, tout en reculant avec ton pied droit.

Le coup plongeant, peut se finir en estoc pour surprendre l’adversaire. Il n’y a cependant pas d’estoc direct, comme ceux que l’on trouvera plus tard avec l’épée seule.

Garde de la Clef, pièce 1

Si ton adversaire se positionne à gauche ou à droite, dans l’une des gardes hautes ou basses, alors estoque droit vers son visage depuis la clef jusque dans la longue pointe. Il doit se défendre de cet estoc s’il ne souhaite pas être touché. Quel que soit le côté duquel il dégage l’estoc, alors laisse ta lame aller autour de ta tête, en suivant la direction dans laquelle ton épée a été dégagée, puis frappe du même côté que celui d’où il t’a dégagé [ton arme].

Garde de la Clef, pièce 2

Ensuite, si ton adversaire ne se tiens pas dans une posture, mais te presse avec des frappes, par-dessus ou par dessous, depuis la droite ou la gauche, alors observe le moment où il frappe vers toi et projette encore une fois la longue pointe devant toi, vers son visage. En même temps que tu estoques, tourne ton long tranchant contre le coup qui vient vers toi. Lorsque tu as attrapé son coup sur le fort de ton long tranchant, alors reste fermement contre sa lame et tourne-la rapidement à l’intérieur à sa tête, puis vers l’extérieur.

Enfin, retiens également que lorsqu’un adversaire se précipite sur toi dans cette garde [du Boeuf], t’empêchant ainsi de venir avec une pièce dans l’Avant, alors projette la pointe vers son visage jusque dans la longue pointe avec un pas en avant. En même temps que tu estoques, tourne le long tranchant contre le coup qui vient vers toi. Aussitôt que tu l’as attrapé, alors tourne contre son épée vers l’ouverture la plus proche.

On le voit, l’interdiction d’estoquer n’empêche pas d’envoyer sa pointe vers le visage adversaire. Cela peut être pour interdire l’adversaire d’agir, en se plaçant la garde du Bœuf ou dans la Longue pointe, ou pour provoquer sa parade et ainsi faire apparaître de nouvelles ouvertures.

Dans la troisième partie sur l’épée longue, on retrouve même des mécaniques d’estocs directement en lien avec l’escrime liechtenauerienne classique, notamment lorsque Joachim Meyer s’attarde sur le coup Lorgnant :

Contre contre la longue pointe.

Item : si un adversaire se tient devant toi en longue pointe, agis comme si tu voulais envoyer un long coup de haut à son oreille gauche, mais ne le fais pas. Tourne plutôt [ton coup] en l’air et donne un puissant coup lorgnant sur son épée. Lorsque cela s’entrechoque, alors projette la pointe devant toi vers son visage, de façon à ce qu’il pare. Pendant qu’il monte [pour parer], ramène ton épée autour de la tête, et en un seul mouvement
, frappe horizontalement du court tranchant avec les mains croisées vers son oreille droite.

Cependant on note qu’aucun estoc n’est achevé. Dès que l’adversaire se défend, où que l’estoc est sur le point de toucher, celui-ci est transformé en frappe avec une rotation. Par contre ces attaques sont systématiquement parées par l’adversaire, ce qui implique qu’il existe un risque qu’elles puissent réussir.

Il existe une occurrence ou la pointe touche l’adversaire, dans la première pièce de la garde du changement :

Garde du changement, pièce 1

Si tu trouves l’adversaire dans la parade droit devant ou dans la longue pointe, dont j’ai parlé précédemment, alors frappe puissamment vers le haut, à travers [son épée], depuis le Changement à droite avec le demi-tranchant. Fais-le une fois, deux fois et la troisième frappe en passant sous son épée. Marche vers lui avec le pied droit et frappe-le puissamment avec le plat ou le court tranchant à son oreille gauche, comme le montre le petit personnage à gauche dans la gravure F.

Ainsi tu le contrains à monter précipitamment. Dès qu’il fait cela, laisse ta main gauche partir de ton pommeau et laisse ta lame happer à une main autour [de ta tête], vers sa droite, de bas en haut et place-lui la pointe avant à sa poitrine. Attrape à nouveau ton pommeau, comme tu peux le voir avec le petit personnage à droite sur la gravure F.

Pousse-le ainsi loin de toi avec la main retournée. Laisse aussitôt à nouveau partir ton pommeau et laisse ton épée partir autour de ta tête, puis frappe loin en reprenant le pommeau. Tu dois réaliser cette pièce contre ceux qui sont enclins à faire des entrées.

Dans cette pièce la pointe entre en contact avec l’adversaire, mais il ne s’agit pas vraiment d’un estoc. Le bout de l’épée est posé contre le torse de l’autre escrimeur et on se sert de cela pour le pousser au loin.

On peut faire un parallèle avec les Fechschulen pour éclaircir un peu les choses. Dans les salles d’armes de l’époque les protections sont réduites. Les escrimeurs on l’air d’avoir en général des gants, qui peuvent protéger les avant-bras ou non, et éventuellement une protection de tête. Le visage, lui, est laissé découvert ce qui rend les estocs extrêmement dangereux. Si l’escrime de Joachim Meyer est sensée se dérouler dans ce type d’environnement, alors il est peut-être plus prudent de parer une pointe se dirigeant vers le visage, plutôt que faire totalement confiance à l’adversaire pour ne pas faire ce geste interdit.

Les estocs chez Joachim Meyer semblent reposer sur un équilibre. D’une part on joue avec l’interdiction de l’estoc en « faisant peur » à l’adversaire en menaçant son visage, d’autre part il y le respect d’une certaine convention de pratique et sociale et qui oblige à ne pas blesser son adversaire. Le tout, en prenant en compte qu’un des escrimeurs peut toujours faire une erreur et qu’un accident puisse arriver.

Cela rend les estocs particuliers à encadrer dans notre pratique moderne : la sécurité apportée par les équipements de protection empêche de réellement menacer son adversaire et de le contraindre à se défendre, surtout dans un contexte ou l’estoc est interdit par le règlement. Si quelqu’un ne défend pas d’un estoc, ou se jette manifestement sur une pointe, il devrait être sanctionné. Mais si un escrimeur estoque et touche le masque, il devrait également recevoir une sanction. Une certaine tolérance pourrait être observée vis-à-vis des coups portés à la poitrine, en cas de “ratés”. Il faut garder en tête que l’estoc est présent dans le jeu, même s’il n’est pas permis.


Pour résumer, toucher un adversaire avec un estoc est explicitement interdit, surtout lorsque la tête est la cible principale de la pratique. Cependant la partie sur l’épée longue fait un usage non négligeable des estocs, sous forme de menaces de pointe. Ces actions cherchent à provoquer la défense de l’adversaire, ce qui se passe dans la totalité de cas. Lorsque l’estoc s’apprête à toucher, il est généralement transformé en “touchette” par le biais d’une rotation. De cette manière la pointe ne vient jamais au contact de l’adversaire. La gestion de l’estoc est délicate, car malgré cet interdit, on sent qu’une part de la tactique de l’épée longue joue avec cette convention et ses limites. Cela apporte une difficulté supplémentaire à ceux qui veulent s’essayer au “style” de Joachim Meyer.

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