Le dussack de Joachim Meyer, Partie 9 : Travail au fer

La plupart des coups et des parades se terminent par la rencontre de l’arme avec celle de l’adversaire : c’est ce qu’on appelle le liage. Dans celui-ci le combat fait appel à d’autres mécanismes et perceptions. L’utilisation du fort et du faible, la gestion de la fermeté ou de la souplesse du contact de la lame vont être les clés de cette partie de l’affrontement.

Le liage est un passage critique de l’assaut : c’est à ce moment que l’avantage que l’on avait sur l’adversaire en le contraignant à parer peut être perdu et où la situation peut s’inverser. Comme cela a déjà été dit, l’Avant et l’Après permutent entre les deux adversaires, dans ce que l’on appelle le Même-temps. C’est l’intervalle d’action dans laquelle il faut sentir, tester la nature du contact avec la lame adversaire, et effectuer la bonne action avant lui. Il faut donc être habile dans ses observations et dans ses gestes pour garder l’avantage dans le liage ou le reprendre.

Les différentes manœuvres dans le liage

Le liage fait l’objet d’une réflexion détaillée chez Joachim Meyer. Il décrit en effet les différentes actions à effectuer ou non, en fonction de comment sont liées les épées. Cela définit ainsi trois distances, selon que les épées sont au contact par le faible, le milieu ou le fort. Cette mise au point essentielle est abordée dans la partie sur l’épée seule, mais concerne toutes les armes :

Dans le combat, lorsque tu es si proche de l‘adversaire que tu peux atteindre le faible de sa lame avec le faible de la tienne dans le liage, alors tu peux aussitôt faire des frappes et des estoc sans détours, que ce soit avec des feintes ou avec des frappes retirées contre l’adversaire. Mais s’il se pressait vers tes ouvertures, pendant que tu vas autour [de ta tête] avec ton arme, alors il ne pourrait pas se ruer vers toi, car tu serais prêt à te ruer sur lui avec le coup que tu lui envoies, aussi vite que lui avec le sien.

Lorsque vous arrivez plus près de l’un et de l’autre, de façon à ce que les deux lames soient au contact et liées par le milieu, alors tu ne dois pas partir frapper de l’autre côté, ni quitter sa lame sans raison particulière. Car si tu quittais sa lame, il pourrait se ruer vers toi avec la poursuite. Retiens plutôt avec rigueur les pièces que tu pourras utiliser en étant à sa lame. Retiens bien que s‘il se commet dans ses frappes ou qu’il se découvre, tu dois le poursuivre.

Si tu viens encore plus près, en ayant ainsi lié le milieu de ta lame avec le milieu de la sienne, alors sois rapide avec les saisies, les luttes, et les projections, et si tu n’as pas d’autres choix, recule loin de lui.

Comme on le voit, la situation dans laquelle il faudra être le plus attentif, est celle ou les épée sont liées en leurs milieux, et où on ne peut quitter la lame de l’adversaire sans risque. C’est dans ce cas que le travail au fer trouve son application.

Le liage au dussack

A la fin du chapitre sur la garde de l’Arche, Joachim Meyer passe un certain temps a parler du liage au dussack. Bien que les concepts ne soient pas différent d’avec les autres armes, le dussack a ses propres spécificités, qu’il développe en quatre points. Comme dans la troisième partie de l’épée longue Joachim Meyer s’appuie sur un texte rimé, ce qui rappelle le Zettel de Liechtenauer. Joachim Meyer s’applique ensuite à en expliciter le sens par des conseils et des pièces.

Aussi souvent que ton coup touche dans le liage,
La pointe est envoyée vers l’ouverture en tournant.


Ressens correctement dans tous les liages,
Ainsi qu’en quittant et en allant à son encontre avec des entailles.


Envois des coups directs et droits devant toi,
Passe vite par-dessous, ainsi tu le trouveras correctement.


Change aussitôt par-dessous en faisant des pas,
Tu l’atteindras grandement à la poitrine et au visage.

Chaque point correspond à un groupement de deux vers. Contrairement au poème de Liechtenauer, celui de Joachim Meyer est largement plus compréhensible, et le lien avec ses explications est plus apparent. On peut résumer ces quatre points ainsi :

  • Tourner la pointe vers l’adversaire
  • Aller du liage à l’adversaire avec les entailles
  • Utiliser les changements à travers
  • Esquiver les frappes et riposter

Tourner la pointe vers l’adversaire

La première pièce représentée ici est celle-ci : aussi souvent que tu lies ton dussack au sien, que ce soit d’en dessous ou d’au-dessus, alors juste au moment où ton arme entre en contact avec la sienne, tu dois tourner ta pointe vers l’intérieur et vers son corps. De la même manière, aussi souvent que deux coups se rencontrent l’un et l’autre, juste à l’instant où les dussack entrent tous les deux en contact et se lient, tu dois toujours rapidement tourner la pointe vers l’intérieur en restant à son dussack, comme je l’ai dit. Cela peut et doit se faire dans toutes les frappes.

Tu dois aussi être avisé de frapper et de lier d’en haut contre les coups de dessus, et de lier d’au-dessus contre les coups horizontaux ou les coups de dessous. Aussi souvent que deux coups rentrent en contact de cette manière, tourne ta pointe vers l’intérieur en restant à son dussack, et estoque vers sa poitrine. Si pendant ce temps il se précipite vers ton ouverture, retourne [ton dussack] contre son dussack, et écarte-le loin de toi avec une contre entaille.

Tourner la pointe vers l’adversaire une fois au liage est un élément récurrent de l’escrime au dussack, et il en sera de même plus tard à l’épée seule. Cette séquence est très similaire à la partie “Généralités sur les contre” de la fin du chapitre sur la garde du Taureau. En plus de devoir tourner la pointe vers l’adversaire “à chaque liage”, il donne aussi des conseils sur la meilleur manière de rencontrer l’arme adverse. Ainsi les coups de dessus prennent l’avantage sur les coups de dessous, et les coups verticaux sont désavantagés face aux frappes en diagonale.

Aller du liage à l’adversaire avec les entailles

La seconde pièce représentée dans les vers ci-dessus, t’apprends la manière dont tu dois correctement glisser les coups vers le corps depuis le liage, et du corps vers le liage, c’est-à-dire le dussack. Aussi souvent que les armes se rencontrent dans le liage, ou que tu attrapes son coup avec la parade, tu dois donner une entaille en glissant avec ton dussack depuis le liage vers son corps, et revenir aussitôt de son corps à son dussack avec une contre entaille. De cette manière, tu glisses avec l’entaille de l’arme vers le corps, puis du corps vers l’arme, comme tu l’as appris avant dans la section sur la parade droit devant.

Dans le texte original, le verbe utilisé pour “glisser” est verziehen, ou le terme gezogen haw. L’entaille, est un mouvement de cisaillement appuyé, à la manière de celui que l’on fait avec un couteau pour couper de la viande. Verziehen indique que l’on effectue un mouvement dirigé vers soi. Ce mot est n’est utilisé qu’à très peu d’occasions par Joachim Meyer, essentiellement ici, dans la partie sur le dussack, et dans la partie sur l’épée seule, dans la deuxième pièce de la garde de côté à l’épée seule dans le manuscrit de Lundt. Ce terme est connecté à la manière de faire l’entaille, car les frappes appelées gezogen hauwen sont souvent décrites comme schnits weis, c’est-à-dire faites à la manière d’une entaille.

Si tu trouves l’adversaire dans l’Arche, alors lie le bout de son dussack avec le tien, également avec l’Arche. Au moment où ils entrent en contact, envoie ta pointe avant vers son corps en passant à l’extérieur et autour de son arme, et tire le long tranchant au travers de son visage, entre son corps et son dussack. Bien que tu ailles loin et que tu te découvres en allant ainsi vers le haut, tu peux gagner du temps et te repréparer avec une entaille vers le bas ou contre [son arme].

Item. Lie avec l’Arche le fort de son dussack qui est aussi dans l’Arche, et dès que les armes entrent en contact, tourne ta garde par-dessus son dussack et vers sa poitrine en faisant un pas en avant, presse soudainement son dussack vers le bas, et tire le long tranchant derrière son dussack en passant par son visage.

Mais s’il tient sa parade haute lorsque tu as lié avec l’Arche sur le milieu de son dussack, qui est lui aussi dans l’Arche, alors tourne ton court tranchant vers l’intérieur et sa gauche, sous son dussack. Dans le même temps, reste toujours à son dussack dans le liage, et retourne rapidement le court tranchant vers sa droite, ainsi le court tranchant va sur sa tête ou passe par son visage, de la même façon dont te l’enseignent les petits personnages de la gravure K.

Ramène rapidement la garde vers le haut et vers toi, et enchaîne avec une longue frappe. Cette pièce peut sembler impossible, mais lorsque tu la fais avec le temps correct, c’est-à-dire rapidement dans le premier contact du liage, alors cela sera réalisé avant qu’il n’en soit conscient.

Item. Si l’adversaire te lie avec l’Arche sur ton dussack, qui est lui aussi dans l’Arche, et s’il est haut avec sa parade, alors tourne encore une fois ton court tranchant à l’intérieur et vers sa gauche, sous son dussack. Avec cela tu vas te découvrir devant, et il se précipitera d’en haut vers cette ouverture. Au moment où son coup vient vers toi, entaille son bras depuis depuis ta droite en faisant un pas sur le côté, de la manière dont te l’enseignent les grands personnages de la gravure K. Après cette entaille, va rapidement vers son visage avec la pointe.

Item. Lie son dussack, qui est dans l’Arche, avec la parade droit devant, c’est-à-dire un coup de dessus, et au moment où ce coup touche, tout en restant à son dussack, tourne le long tranchant vers l’intérieur, vers le bas ou vers le haut, vers ou en passant par son visage, comme tu peux le voir avec les petits personnages à droite de la gravure P. Avec cela tu le fais monter. Pendant qu’il monte, frappe horizontalement en passant par son bras.

Lorsque l’adversaire te frappe d’en haut, alors frappe horizontalement contre son coup, et au moment ton coup et le sien entrent en contact, marche rapidement sur son côté gauche, et ramène le long tranchant loin de son dussack, vers ta droite, en passant par son visage. Si pendant ce temps il se précipite vers tes ouvertures, alors entaille aussitôt à l’opposé et contre son arme. Mais s’il va à la poursuite de ton dussack avec le sien, alors passe rapidement par-dessous, comme cela suivra dans la partie sur le changement à travers.

Ces pièces sont la mise en application directe du second point : une fois dans le liage on tourne son dussack pour faire une entaille, c’est à dire ramener son dussack vers soi en glissant la lame le long de son visage. Des fois il s’agit de toucher directement, d’autres fois ils s’agit de faire en sorte que l’adversaire se découvre pour ensuite attaquer ailleurs.

Les entailles depuis le liage sont peu reprises ailleurs dans les autres pièces. Mais avec tant de pièces utilisées pour illustrer ce second point, on ce doute que celui-ci n’est pas à oublier dans la pratique du dussack.

Utiliser les changements à travers

La troisième pièce qui t’est enseignée, est à propos du changement à travers. Bien qu’il soit aussi utilisé en dehors du contexte du liage, il reste pertinent et habile dans le liage. Aussi souvent que deux coups se rencontrent l’un et l’autre, au moment où les armes entrent en contact et se lient, tu peux tout à fait passer par-dessous son arme en faisant un pas sur le côté, et attaquer son arme et son corps de l’autre côté avec une multitude de pièce.

Ce troisième point parle de passer sous lame de l’adversaire depuis le liage. C’est quelque chose qui peut sembler en contradiction avec ce qui a été dit plus haut (puisque cela offre une ouverture à l’adversaire au moment où l’on passe sous son arme), mais ce principe est évoqué dans la partie sur le liage, et également juste après dans la partie sur les poursuites. Si l’adversaire est trop ferme dans le liage, ou qu’il pousse, on peut en effet quitter le fer sans risque : à la rupture du contact, l’arme de l’adversaire ira dans le sens de la poussée ce qui nous donnera le temps pour attaquer ou revenir au liage. Ce principe est également abordé en détail dans la partie sur le bâton.

Si l’adversaire te frappe depuis sa droite, alors frappe également depuis ta droite vers sa droite, et au moment où les coups doivent se rencontrer, passe par-dessous son dussack, vers l’autre côté, en faisant un grand pas sur le côté, et projette ta lame vers sa tête, par l’extérieur de son bras droit.

Ou bien, s’il ne veut pas frapper, alors frappe encore une fois vers une de ses ouvertures avec un comportement sérieux, et note bien le moment où il frappe avec son dussack pour attraper ton coup. Ne laisse alors pas ton coup toucher, mais juste au moment où il doit entrer en contact, passe par-dessous son dussack, et envoie ta pointe vers son visage, en passant à l’extérieur et par-dessus son bras droit. S’il se défend de cela, et qu’il écarte l’estoc, alors tire le long tranchant vers le haut et en travers de son visage, à l’intérieur de son bras droit, et refrappe rapidement à son encontre depuis ta droite. Mais si pendant ce temps il devient nécessaire de parer, alors tu ne dois rien laisser t’en empêcher.

Item. Si ton adversaire se tient devant toi dans l’entaille, alors frappe depuis ta droite vers sa gauche, et au moment où les armes doivent se rencontrer, passe également par-dessous son dussack, et estoque-le encore une fois au visage en passant à l’extérieur de son bras droit. S’il se défend de cela, et qu’il monte, alors va autour de son bras, et envoie la pointe par-dessous celui-ci au côté droit de sa poitrine. S’il se défend encore de cela, et qu’il descend, alors renvoie la pointe par l’extérieur autour de son bras droit, et estoque à nouveau d’en haut vers son visage, en passant à l’extérieur et par-dessus son bras droit. Tu dois toujours aller autour de son bras avec la pointe de cette manière, afin d’être soit par-dessous, soit par-dessus son dussack avec la pointe à son corps.

Curieusement, les trois pièces qui traitent du changement à travers ne se font pas dans le contexte du liage, comme évoqué par le troisième point, mais dans celui des frappes. Ces trois exemples sont par contre pertinents pour illustrer les feintes.

Esquiver les frappes et riposter

La quatrième pièce est sur la manière dont tu dois ramener les coups et les parades loin de lui, afin que lorsque l’adversaire frappe vers toi, tu le fasses manquer au moment où son coup doit toucher, puis rapidement riposter avec une frappe, à propos de quoi j’ai déjà parlé avant. Si tu diriges un puissant coup vers une de ses ouvertures, alors dès qu’il monte à son encontre avec la parade, ramène ton coup, et envoie-le vers une autre ouverture.

Ici encore, la thématique abordée semble assez éloignée de celle du liage. Le quatrième point parle ainsi d’esquiver les attaques adversaire pour riposter, ce qui en soit est une forme de poursuite.

Les poursuites

La partie sur le liage enchaîne avec une leçon sur la poursuite. Plus exactement il s’agit de la manière d’aller sur l’adversaire avec l’entaille en fonction du type de liage rencontré, ce qui rappelle le second point de la partie précédente :

Lorsque l’adversaire est ferme à ton dussack en maintenant le liage, alors passe ou change par-dessous, ou laisse ton dussack revenir rapidement en arrière en décrivant un cercle, à propos de quoi tu as déjà été instruit en longueur.

Mais s’il ne maintient pas son dussack avec fermeté, et qu’il est mou dans le liage à ton dussack, alors presse-le brusquement devant toi. Cependant tu ne dois pas tomber trop loin avec cette poussée, afin que tu sois rapidement sur ses ouvertures avec l’entaille ou des coups, avant qu’il ne te les écarte.

Si tu as lié sur le fort de son dussack, comme cela arrive, et que depuis cette position il frappe vers toi de l’autre côté, alors enchaîne avec l’entaille contre son bras et vers l’ouverture, et veille à ce que tu n’ailles pas trop loin vers son bras, au cas où il passe par-dessous contre toi.

On retrouve ainsi le grand principe du liage : agir en fonction du “sentiment du fer”, c’est-à-dire de la manière dont les armes sont liées. Les actions à employer vont être différentes selon que l’adversaire est ferme ou mou au liage, qu’il pousse avec sa lame ou au contraire qu’il tente de partir du fer.

Le passage plus haut décrit trois cas :

  • Si l’adversaire est dur dans le liage, ou qu’il pousse, on peut quitter le faire et aller de l’autre côté de son arme.
  • S’il est mou dans le liage, alors on peut pousser son arme pour se dégager l’ouverture.
  • S’il quitte le fer pour frappe, on le poursuit avec l’entaille sur le bras, pour l’empêcher de réaliser son coup.
  • A cela manque un dernier cas, mais qui est qui est suffisamment récurrent pour le rajouter ici : si l’adversaire est dur dans le liage, il faut tourner sa pointe vers son visage tout en restant au fer.

Cette description des actions à effectuer en fonction du “sentiment du fer” se retrouve également dans la partie l’épée seule. La seule différence notable sera qu’avec l’épée on poursuivra l’adversaire avec un estoc plutôt qu’une entaille, si celui-ci cherche à quitter le fer.


Le liage est la phase la plus délicate du combat : arrivé au contact de l’arme adversaire, il faut réussir à sentir et à comprendre la situation dans laquelle on se trouve, décider de la bonne action à faire, et tout cela en agissant avant l’adversaire, mais en tenant toujours compte de ses agissement. C’est là la définition du Même-Temps, que Joachim Meyer résume sans nommer, en conclusion de sa partie sur le liage au dussack :

Pour finir, tu dois également marcher correctement, et apprendre à ressentir avec attention, quelle sera la meilleure de ces pièces à exécuter rapidement. Avec le mot “sentiment” tu devras également comprendre à apprendre et reconnaître le temps juste et précis pour chaque pièce.


Le dussack de Joachim Meyer :

1 thought on “Le dussack de Joachim Meyer, Partie 9 : Travail au fer

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