Le combat à cheval chez Fiore dei Liberi

Les allemands ne sont pas les seuls à avoir décrit la manière de se battre à cheval en armure. Ni les seuls, ni les premiers en fait. Au début du XVe siècle, l’italien Fiore dei Liberi fait écrire plusieurs manuscrits sur l’art du combat. Très complets, ils traitent de la lutte, de la dague, de l’épée a deux mains, de la lance, du combat en armure à la hache et à l’épée, ainsi que du combat à cheval.

Le combat à cheval chez Fiore est très proche de celui que l’on retrouvera dans la tradition liechtenauerienne 50 ans plus tard. Le combat fait s’affronter deux adversaires en armure complète, armés d’une lance et d’une épée à deux mains. Il est également construit autour des 3 mêmes grands axes : le combat avec la lance, celui avec l’épée et la lutte à cheval.

La lance

La lance est la première arme que l’on utilise dans le combat à cheval. A la différence de celles que l’on trouves illustrées dans les traités allemands, la lance de Fiore semble assez courte et elle ne présente pas les spécificités d’une lance de cavalerie comme un arrêt de lance ou le tampon pour faire contrepoids. Cependant il ne faut pas se laisser tromper pas les dessins : rien ne garantit que l’échelle des armes soit correcte dans les illustrations.

Fiore propose quelques jeux avec la lance, basés sur l’affrontement entre une arme longue et une arme courte. C’est d’ailleurs ce qui est remarquable dans cette partie : aucun jeux ne présente une situation équitable, comme 2 cavaliers se chargeant de face avec des armes de même longueur.

Une attaque “normale” consiste simplement à avancer vers l’adversaire avec la lance à l’horizontale, calée sous l’aisselle. C’est ce que l’on appelle également la technique de la lance couchée. Aucune cible n’est désignée précisément, mais le cavalier semble être la cible principale, bien que le cheval puisse servir d’alternative. La monture est ici une cible potentielle, ce qui change considérablement les paramètres du combat par rapport à la tradition allemande. Le cheval est une cible faiblement protégée et facile à atteindre, surtout avec la lance, alors qu’une armure rend le cavalier virtuellement invulnérable. Il faudra alors veiller autant à se protéger soi-même que sa monture.

Position d’attaque principale avec la lance

Les jeux de la lance montrent comment affronter une lance longue avec une lance courte. Fiore propose d’aborder un tel adversaire de deux façons, soit en venant dans la garde de la dent de sanglier à gauche, soit depuis la garde de la dame à gauche. La technique reste ensuite toujours la même : dégager la lance adversaire de la gauche vers la droite, pour aligner la sienne face à l’adversaire.

Le cavalier à la longue lance peut évidemment contrer son adversaire. Profitant de l’allonge supérieure de son arme, il pourra toucher le cheval de son adversaire sans se mettre en danger. On peut alors en tirer cette conclusion : bien que l’on puisse contrer la longue lance avec la courte, le cavalier avec l’arme la plus longue aura toujours l’avantage s’il cherche à atteindre le cheval.

Le combat avec la lance ne consiste pas seulement en l’affrontement de face. Il peut arriver que l’un des cavaliers passe dans le dos de son adversaire et le poursuive. Fiore conseille alors de maintenir le poursuivant à distance en maintenant la lance vers l’arrière, puis de se retourner pour se retrouver de nouveau face à lui, et écarter son arme avec les techniques décrites précédemment.

L’épée contre la lance

Avec une épée, la stratégie face la lance est similaire à celle de la lance courte face à la lance longue. Il s’agit de dégager la lance adverse de la gauche vers la droite, depuis la garde de la dent du sanglier à gauche, mais le plus souvent depuis la posture de la dame à gauche.

De la même manière que dans le combat à lance, la réponse du cavalier avec l’arme la plus longue sera de viser le cheval. La différence de portée mettra forcément l’épéiste en échec car avec une arme si courte, il ne pourra pas protéger sa monture. Autant dire que ses chances de victoire sont minces.

L’épée

L’épée est la partie ayant le plus de jeux dans le combat à cheval de Fiore. Tous décrivent les variations possibles d’une même rencontre. Le combat à l’épée expose la situation suivante : comment se défendre d’un adversaire attaquant avec un main-droit ou un revers depuis l’une des 2 postures de la dame. La réponse est de rabattre la lame adverse depuis la garde de la longue queue.

Quelle que soit l’attaque, les adversaires se trouveront liés à la mi-épée. Cette situation est symétrique pour les deux adversaires, ce qui veut dire que l’un ou l’autre pourra effectuer les jeux décrits par la suite. Fiore donne un exemple de chaque type de riposte qu’il est possible de faire depuis le croisement des épées.

Différentes ripostes sont ensuite présentées. Elles montrent les différents type d’actions possibles. Depuis le liage, il est possible d’estoquer, de frapper, de désarmer, de projeter l’adversaire avec une lutte ou de le frapper avec le pommeau.

Coups et estocs sont les premiers jeux depuis la mi-épée. Aucune généralité n’est faite sur les zones de l’adversaire à toucher en cas de port de l’armure, à la différence des textes allemands qui indiquent explicitement les ouvertures à atteindre. Les cibles indiquées sont malgré tout des zones mal armurées. Ce qui est un peu étrange c’est qu’elles semblent l’être par accident. Idem, ce seront les seules pièces qui traiteront des actions de bases avec l’épée, que sont les tailles et les estocs. Il faudra extrapoler le reste à partir de ces deux jeux.

Lorsqu’il sont croisés à la mi-épée, les adversaires sont suffisamment proches pour tenter des techniques de corps à corps. Les luttes peuvent avoir plusieurs buts. Les premières qui sont montrées cherchent à prendre le contrôle de l’arme adversaire. Deux techniques sont employées : soit des saisies de la main armée ou de la lame, soit en crochetages avec le pommeau pour essayer de désarmer l’adversaire.

La dernière action possible est de donner un coup de pommeau vers le visage de l’adversaire. Ce jeu est un contre à la plupart des autres jeux de l’épée, mais est aussi une attaque d’opportunité. On note ici une similarité avec l’épée à deux mains à pied.

Certain de ces jeux sont accompagnés de leur contres respectifs, ce qui étoffe encore un peu le contenu technique, mais sinon la description du combat à l’épée s’arrête ici. Elle est très sommaire, mais couvre presque tous les pans du combat à l’épée, chacun expliqué par un seul exemple. Le but n’a pas l’air d’être de proposer un corpus technique exhaustif, mais juste de présenter de ce qu’il est possible de faire à l’épée. Le tout est ici réduit à un cas précis, la rencontre à la mi-épée, qui sert de pivot entre 2 approches différentes et 6 résolutions possibles, comme on peut le voir ci-dessous :

La lutte

La lutte est décrite de façon plus succincte encore. On peut diviser celle-ci en deux ensemble : les luttes envers le cavalier et celles envers la monture. Chaque jeux est accompagné de son contre, mais il n’y a qu’un seul exemple de chaque type de lutte. On trouve ainsi les luttes hautes et basses envers le cavalier et les luttes qui s’en prennent au cheval ou a son harnachement.

Les luttes hautes sont celles où l’on va tenter de projeter l’adversaire hors de sa selle en venant le tirer à soi par le cou, les épaules ou le bras. Fiore l’illustre dans le cas de la poursuite, en attrapant l’adversaire par le casque ou le cou. Les sources allemandes nous indique que cela peut tout aussi bien ce faire de face, de chaque côté et en saisissant n’importe qu’elle partie du haut du corps. Idem, Fiore présente un contre type, mais là encore, d’autres sources montrent que les solutions sont variées.

Les luttes basses sont celles où l’on va interagir avec les parties basses du corps de l’adversaire, souvent ses jambes. Le but est toujours de mettre à bas de son cheval, ici en tirant l’étrier. Ces techniques sont souvent beaucoup plus acrobatiques que les luttes hautes.

Avant de pouvoir s’en prendre au cavalier, la tête de la monture adverse arrive à portée de lutte. Le cheval est un animal puissant, mais il possède une faiblesse : sa bouche est sensible. C’est d’ailleurs sur ce principe que s’appuie l’utilisation du mors. Les luttes contre le cheval consistent en de violentes saisie du mors, ce qui va contraindre le cheval adverse à ployer ou à se cabrer, ce qui risque de le faire chuter. Ceci est extrêmement dangereux pour son cavalier. Il est sinon possible d’enlever le filet du cheval. Cela ôtera à l’adversaire la possibilité de diriger sa monture, le mettant également en grande difficulté.

Le combat à cheval de Fiore est présenté de manière particulière : il semble presque exhaustif quant aux éléments techniques abordés, mais l’extrême petitesse du nombre de situations exposées ne permettent pas de construire une pratique complète, à la différence d’autres armes comme l’épée à de mains ou la lutte. Cependant, ce qui est exposé chez Fiore est techniquement très similaire à ce que l’on trouve dans les sources allemandes, et il ne semble pas hasardeux de compléter le corpus technique de Fiore avec des pièces venant de l’autre côté des Alpes.

Qu’est-ce qui caractérise alors le combat monté chez Fiore ? Sur un plan technique, peu de chose en fait. La lutte est strictement identique, dans sa forme, comme dans son but. Dans le combat à la lance et à l’épée, on note une réelle insistance sur les dégagements latéraux. Les maîtres allemands, par exemple, priorisent le changement à travers avec la lance et par conséquent des mouvement plus restreints. Cela est peut-être du à l’usage d’une arme plus longue. Pour l’épée cela est plus difficile à dire. Deux attaques seulement sont montrées, le revers et le main-droit, et la seule réponse est le dégagement depuis la longue queue, dont le texte évoque les attaques directes d’estoc. Il est difficile à croire que cette défense soit la seule option possible, mais la partie sur le combat monté est plutôt petite. Toute ces similitudes s’expliquent finalement assez bien : de la fin du 14e au début du 16e siècle, le duel à cheval en armure a peu évolué dans la forme. Il est donc normal que les sources de ces époques concordent sur de nombreux points. Ce qui peut changer en revanche, ce sont les paramètres d’engagement. Chez Fiore le cheval est une cible, ce qui change complètement la tactique de la rencontre. Si dans les sources allemandes, affronter une lance avec une épée est considéré comme gérable, lorsque le cheval est visé, cela devient suicidaire, comme le suggère la mise en échec systématique des cavaliers ayant des armes plus courtes que leur adversaire. Il est d’ailleurs étonnant que la partie sur l’épée ne possède pas de jeux montrant une attaque portée à la monture.

Le combat a cheval de Fiore possède ses spécificités propres, par l’usage d’un vocabulaire propre liée à la tradition dont il fait partie et par des choix techniques apparents. Dans le même temps il partage beaucoup d’aspects avec les sources allemande, car ils traitent tous les deux de la même thématique. Pour avoir un combat à cheval réellement différent, il faudra attendre que l’armure soit abandonnée et que les armes changent. C’est ce que l’on aura plus de 200 ans plus tard chez Philibert de Latouche, premier auteur post-Renaissance à aborder de nouveau le combat à cheval.

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